URUGUAY (RÉPUBLIQUE ORIENTALE DE L’)


URUGUAY (RÉPUBLIQUE ORIENTALE DE L’)
URUGUAY (RÉPUBLIQUE ORIENTALE DE L’)

L’est du río Uruguay, qui n’était que la Banda oriental de la vice-royauté de la Plata, prolonge les pampas argentines. C’est une vaste prairie naturelle coupée en deux par le río Negro (500 km), sillonnée par 1 700 kilomètres de cours d’eau navigables, pourvue de grandes lagunes et ondulée sur 3 p. 100 à peine du territoire national de collines, les cuchillas , dont la plus élevée, le Cerro Colorado, culmine à 513 mètres.

L’Uruguay, dont la superficie est de 176 215 kilomètres carrés, comptait, en 1995, 3,2 millions d’habitants (18 hab./km2). Montevideo, capitale portuaire, rassemble près de la moitié de la population totale du pays.

Trois siècles de colonisation espagnole, des luttes pour l’indépendance dès la première décennie du XIXe siècle, de sanglantes guerres civiles, l’intervention étrangère ont marqué l’histoire du pays, histoire tourmentée même pendant la période de démocratie libérale du XXe siècle.

Les militaires ont imposé pendant près de douze ans (du 27 juin 1973 au 1er mars 1985) une sévère dictature avant de remettre le pouvoir aux civils. Les deux partis politiques traditionnels, Colorado et Blanco , ont repris leur alternance au pouvoir. Mais les élections générales de 1994 ont consacré l’émergence d’une troisième force, marquée à gauche.

Pour aborder le XXIe siècle, l’Uruguay, État tampon entre les deux géants brésilien et argentin, mise sur un rôle de plaque tournante du Mercosur (Mercado común del Sur), le nouveau marché régional associant ces trois pays ainsi que le Paraguay.

1. Banda oriental, province Cisplatina, République

Quand, en 1515, les conquistadores espagnols abordent aux rives du río de la Plata, ils ont du mal à soumettre les Indiens guerriers charrùas. Il faudra attendre un siècle pour que jésuites et franciscains commencent la colonisation en «pacifiant» ceux qui n’ont pas été massacrés. En 1679, les Portugais du Brésil créent la colonie de Sacramento, et c’est seulement en 1726 que les Espagnols fondent Montevideo.

Dans la Banda oriental se forme alors une société d’éleveurs. Car, dans tout le bassin de la Plata, les célèbres «sept vaches et un taureau» conduits du Brésil au Paraguay en 1555 par des moines portugais ont enfanté d’énormes manadas qui paissent libres dans les llanos, et que l’Espagnol Hernando Arias de Saavedra (dit Hernandarias) introduit en Uruguay en 1611. Cela explique que la lutte pour l’indépendance soit surtout un mouvement rural qui, dirigé par les éleveurs, est soutenu par leurs salariés gauchos , collecteurs de cuirs en un temps où la viande est sans valeur parce que non exportable; le bétail est alors massacré dans les grands safaris bovins appelés vaquerías .

En mai 1811, déjà, un militaire de l’aristocratie éclairée, José Gervasio Artigas, vainc les Espagnols à Las Piedras. Il devient alors un caudillo national porteur des revendications rurales, puis un authentique libertador . Pendant les combats de l’indépendance, il est en guerre contre les Espagnols et les Portugais du Brésil, et doit faire face aux intrigues, aux calomnies et à la haine de l’oligarchie annexionniste de Buenos Aires. Artigas a pour soldats les gauchos et les peones des grandes propriétés, les Indiens Charrúas, Minuanos et Tapes, les esclaves marrons, les petits paysans chassés de leurs terres. Il se bat pour une indépendance républicaine absolue, pour une union fédérale des provinces sans prépondérance d’aucune d’entre elles, pour l’élimination de la dictature militaire; il se bat aussi en faveur des droits civiques, économiques et sociaux pour tous et pour une réforme agraire «qui favorise les plus malheureux» et d’abord les Indiens. Artigas est vaincu par l’invasion portugaise lancée sous les auspices de Londres et de Buenos Aires. Il trouve refuge au Paraguay le 5 septembre 1820, où le dictateur éclairé et robespierriste José Gaspar Rodríguez de Francia, «el Supremo», lui offre l’hospitalité. Il y mourra vingt ans après celui-ci, le 23 septembre 1850.

En 1821, l’empire du Brésil annexe la Banda oriental, qu’il nomme sa «province cisplatine». Mais quatre ans plus tard, à la tête de l’expédition dite des «Trente-Trois Orientaux» et avec le soutien de Buenos Aires, Juan Antonio Lavalleja mobilise des masses patriotes, occupe Montevideo et proclame l’indépendance le 25 août 1825. C’est seulement en 1828, huit ans après l’exil de José Gervasio Artigas, et en partie parce que la Grande-Bretagne, très présente dans la région, avait besoin d’un État tampon entre l’Argentine et le Brésil – les deux puissances ouvertes sur l’Atlantique sud – que la république orientale de l’Uruguay devient un État indépendant.

En 1830, une constitution lui donne un régime démocratique avec séparation des pouvoirs et un président élu par le Sénat et la Chambre des députés. Ce qui, dans l’immédiat, n’ouvre pas une ère de paix: de 1843 à 1851, Montevideo devient la «nouvelle Troie» assiégée, finalement en vain, par l’armée du dictateur de Buenos Aires, Juan Manuel de Rosas, à la demande du président uruguayen Manuel Oribe (du parti Blanco qu’il venait de créer) et défendue par les Colorados que vint renforcer Giuseppe Garibaldi avec six cents Italiens et Français. C’est alors la fin de la guerra grande qui a opposé Blancos et Colorados , c’est-à-dire pour l’essentiel les intérêts des grands éleveurs et ceux de la classe compradora des villes.

Les gouvernements colorados vont alors exercer le pouvoir sans interruption pendant quatre-vingt-dix ans. Mais, malgré des mœurs démocratiques avancées et un niveau d’instruction publique exceptionnel en Amérique latine, des guerres civiles propices à une certaine anarchie, au seuil du XXe siècle, conduisent le pays à une crise profonde.

2. Tourmentes politiques

Les premières décennies du XXe siècle portent l’empreinte d’une forte personnalité, celle de José Batlle y Ordóñez, chef du parti Colorado, élu président de la République en 1903, puis une seconde fois en 1911. Il succède à une dictature militaire que dirigeait depuis 1876 le colonel Lorenzo Latorre. Auparavant, en 1865, en pleine crise économique et financière, des émeutes suscitées et soutenues par l’étranger avaient porté au pouvoir le président Venancio Flores qui, en échange de ce soutien, associa l’Uruguay au Brésil et à l’Argentine dans la terrible guerre de la Triple Alliance contre le Paraguay (1865-1870).

Le gouvernement de Lorenzo Latorre, favorisant surtout les latifundiaires de l’élevage, est tout de même celui qui crée l’école laïque, gratuite et obligatoire, et l’on peut dire que José Batlle y Ordóñez bénéficia dans une bonne mesure de sa politique. Quand son grand concurrent, le caudillo rural du parti Blanco, Aparicio Saravia, est tué d’une balle en 1904, les guerres civiles prennent fin. Batlle peut alors espérer réaliser son œuvre: la campagne pacifiée; l’exportation des produits de l’élevage, dont l’économie nationale dépend alors essentiellement depuis trente ans environ, prend un essor rapide. Le premier abattoir frigorifique démarre en 1904. Tout en se gardant de porter atteinte aux grands agrariens, Batlle s’attache à conquérir les classes moyennes et le peuple des villes, où nombreux sont les ouvriers immigrés d’Italie et leurs militants syndicalistes. C’est alors le temps de lois sociales inconnues à cette époque en Amérique latine, la nationalisation d’entreprises étrangères, la prépondérance de l’État dans les communications, l’électricité, les banques, les assurances, la séparation de l’Église et de l’État, une certaine redistribution du revenu national et, par là, un marché intérieur plus large.

Mais le parti Blanco ne laisse pas de lutter pour le pouvoir, et son leader Luis Alberto de Herrera, appelant à un sursaut nationaliste devant l’évident expansionnisme des capitaux nord-américains, rassemble surtout la bourgeoisie rurale. La Constitution, votée en 1917, satisfait sa revendication politique en instaurant le vote secret et la représentation proportionnelle.

José Batlle y Ordóñez mort en 1929 et la crise économique venue du «jeudi noir» de New York faisant en Uruguay des ravages, il devenait nécessaire de passer de l’élevage (essentiel mais aux exportations bloquées) à une industrialisation du pays. La tourmente politique reprend: coup d’État du président Gabriel Terra en 1933, vote d’une nouvelle Constitution en 1934, qui permet à une fraction des Blancos d’entrer au gouvernement; coup d’État encore, d’une autre tendance du même parti; retour au pouvoir des précédents en 1946 grâce à l’élection de Berretta: à sa mort, en 1947, il sera remplacé par le neveu de «don Pepe», Luis Batlle Berres. Celui-ci poursuit aussi le rêve de l’industrialisation de l’Uruguay; mais le pays ne dispose pas de ressources suffisantes.

À partir de 1955, la base populaire de Luis Batlle va s’effriter au rythme de la crise structurelle et de la dévaluation du peso, qui a entraîné la chute du niveau de vie des salariés et des classes moyennes. C’est alors qu’en 1958 les Blancos mettent fin à quatre-vingt-dix ans de gouvernement des Colorados. Mais en 1962 ceux-ci reviennent au pouvoir.

3. Du «pachequisme» au coup d’État

La Constitution de 1951 est celle d’une république une et indivisible, dirigée par un Conseil de gouvernement de neuf membres, dont six du parti majoritaire et trois du second parti. Son président, élu chaque année, appartient toujours au parti majoritaire. Ce système bipartite s’étend à presque toutes les administrations, surtout dans les entreprises d’État, qui deviennent des bastions du pouvoir politique. En outre, la tradition parlementaire est très vigoureuse. Trente et un sénateurs et quatre-vingt-dix-neuf députés sont élus pour quatre ans.

Cette ambiance politique est très influencée par la complexe ley de Lemas , qui permet aux tendances organisées des deux partis traditionnels de présenter des candidats à chaque scrutin et de bloquer ensuite leurs suffrages sur la tendance la plus favorisée du même parti. Ce qui revient à instaurer l’«alternance démocratique», mais exclusive, des Blancos et des Colorados, et à faire élire un président de la République par une majorité si relative que dans certains cas (Juan María Bordaberry en 1971) elle ne représente que 22 p. 100 des votants.

Revenu au pouvoir en 1966, le parti Colorado fait voter l’année suivante une nouvelle Constitution qui donne au président élu, alors Oscar Gestido, des pouvoirs plus importants. Mais ce dernier meurt huit mois après et est remplacé par Jorge Pacheco Areco. Le «pachequisme» laissera de très mauvais souvenirs, qui durent encore: répression pour imposer le blocage des salaires et des prix, dès 1970 nouvelle crise financière, indices économiques en baisse; chômage croissant et émigration importante, estimée de 1970 à 1973 à environ cent cinquante mille personnes. Cette fois, même les couches moyennes sont atteintes. En 1971, l’Uruguay est le seul pays du continent dont le P.I.B. diminue. Le Mouvement de libération nationale, dit des tupamaros – du nom de l’Indien Túpac Amaru que les Espagnols firent écarteler le 18 mai 1781 à Cuzco (Pérou) pour avoir lutté contre la colonisation quatre ans durant –, se renforce.

Juan María Bordaberry est élu, mais, ayant vaincu l’année suivante les tupamaros, les forces armées se montrent exigeantes, tiennent en lisière le président de la République devenu hésitant et confus et, le 27 juin 1973, prennent le pouvoir.

La première expression de la résistance à un régime «civilo-militaire» étranger aux traditions politiques du pays est une grève générale de quinze jours dont le coût social et humain se révélera extrêmement lourd. Elle est durement réprimée; les forces armées créent le Conseil de sécurité nationale (Cosena), aux pouvoirs étendus, dissolvent le Parlement, les partis politiques, la C.N.T., la Fédération des étudiants. Elles vont par des «actes institutionnels» modifier progressivement la Constitution, notamment en ajournant les élections, en privant de leurs droits civiques pour quinze ans onze mille sept cent six Uruguayens, candidats à des élections en 1966 et en 1971, ainsi que les principaux dirigeants des partis, et en mettant fin à l’autonomie du pouvoir judiciaire et à la stabilité d’emploi des fonctionnaires.

Des civils vont certes encore occuper la présidence de la République et le ministère de l’Économie, mais le pouvoir réel est détenu par les militaires. Quand Juan María Bordaberry démissionne le 12 juin 1976, il est remplacé par son vice-président Alberto Demichelli qui, en septembre, fait place à Aparicio Méndez, désigné pour cinq ans par un Conseil de la nation issu du Cosena. En septembre 1981, c’est un général, Gregorio Álvarez, qui devient chef de l’État.

4. La stratégie néo-libérale et ses effets économiques

Très inspirés à partir de 1974 par le Fonds monétaire international et par les thèses monétaristes de Milton Friedman, stimulés par les profits venus des exportations traditionnelles des années 1970 – viande et laine –, les militaires comptaient atteindre avant 1977 une croissance agro-pastorale de 40 p. 100. Elle ne fut que de 7,4 p. 100. Des exportations non traditionnelles progressaient cependant: cuirs manufacturés, chaussures, vêtements, produits alimentaires, ciment Portland..., et le total des exportations passait de 214,1 millions de dollars en 1972 à 607,5 en 1977. Mais il avait fallu pour cela sextupler les importations très onéreuses de machines, d’équipements, de véhicules.

Le pétrole représentait alors le tiers des dépenses, le pays, sans gisements, ne produisant que 260 000 kilowatts d’énergie hydroélectrique; mais la crise ne viendra pas de là car cette rubrique ne constitue en 1978 que le quart du montant des importations: 186 millions de dollars, alors que le déficit du commerce extérieur atteint au même moment quelque 100 millions de dollars par an et que la dette extérieure totale approche déjà 1,3 milliard de dollars. Le bâtiment progresse, au prix d’un effort budgétaire substantiel en faveur des grands travaux: centrales hydroélectriques de Salto Grande (1 890 MW) et d’El Palomar (300 MW), et projets hydroélectriques et d’irrigation de Paso Centurion et de Paso Talavera.

Mais, contrairement aux exportations nouvelles, qui progressent, les industries tournées vers le marché intérieur sont en net recul à cause de la baisse du pouvoir d’achat de la population et de l’afflux des produits importés.

Au début de 1983, tandis que la Chambre patronale proclame que l’industrie est «en état d’urgence», la puissante Fédération rurale expose avec amertume la détresse causée par la mévente du bétail, les dettes à court terme et les taux usuraires, l’«état de moratoire généralisé», les achats de terres par des étrangers. Mais, pour obtenir des prêts du F.M.I. et de la Banque privée internationale, le régime s’engage à éliminer les subventions à l’exportation, et à augmenter au contraire les taxes sur les exportations traditionnelles, à dévaluer encore le peso en libérant les transactions de change et en laissant flotter le dollar. À la fin de décembre 1982, l’Overseas Private Invest Corporation estime que l’Uruguay est «le pays le plus sûr pour les investissements», alors même que les groupements économiques du pays en sont à réclamer non plus seulement une simple réorientation, mais la fin du pouvoir des militaires. Les capitaux nord-américains, espagnols, hollandais, et même ceux de la secte Moon, possèdent désormais vingt banques du pays.

5. Un coût social énorme

Dans ce pays de salariés, de couches moyennes, et qui compte presque quinze retraités pour dix travailleurs actifs ou en chômage, la politique suivie entre 1973 et 1984 aura été d’un coût social énorme. Le chômage atteint 15 p. 100 d’une population active de cinq cent quarante mille personnes en 1983, le pouvoir d’achat réel a baissé de plus de 40 p. 100 en dix ans, et en conséquence le marasme des commerces et des services de détail est profond. «Un pays de pauvres et d’émigrés», car depuis le coup d’État militaire quelque trois cent cinquante mille Uruguayens ont rejoint en exil ceux qui avaient déjà quitté le pays pour des raisons économiques le plus souvent, par bannissement ou pour fuir la répression politique. En grande majorité, ces exilés sont des hommes et des femmes de quatorze à trente-quatre ans, instruits, aptes au travail souvent qualifié; l’émigration a été plus forte que le taux de mortalité. Le taux de croissance démographique a été de 0,57 p. 100 entre 1970 et 1982.

La répression politique, devenue sélective au cours des ans, a sans doute été plus massive et plus brutale que celle des dictatures militaires de la même époque en Argentine, en Bolivie ou au Chili. En dix ans, quatre-vingts mille Uruguayens environ ont séjourné plus ou moins longtemps en prison. Au début de 1984, on compte encore mille deux cents détenus, tenus de payer leur «pension» sous peine de voir leur peine prolongée ou/et leurs biens saisis. Sauf quelque trois cents prisonniers dits «de conscience», ils sont considérés comme des délinquants de droit commun: que ce soit, par exemple, le général Liber Seregni, président du Front large, le dirigeant communiste Jaime Pérez et le mathématicien de renommée mondiale José Luis Massera ou le leader tupamaro Raúl Sendic. Les tortures, provoquant parfois la mort, ont été systématiques, comme les mises au secret, alors que, par rapport à d’autres pays latino-américains, les «disparitions de personnes» ont été peu nombreuses.

L’arsenal des mesures répressives autorise la distinction entre trois classes de citoyens: ils sont soit «au-dessus de tout soupçon», soit «de convictions douteuses», soit «opposants déterminés», parias à qui est interdit l’accès à la fonction publique, à l’enseignement et même à l’emploi dans le secteur privé.

L’université de Montevideo, créée en 1894, était pleinement autonome depuis 1958. Profondément nourrie de culture humaniste, elle est expurgée de tous ses éléments critiques – du recteur aux étudiants en passant par les doyens et les professeurs –, bref, mise sous tutelle par les militaires. Un remarquable système d’éducation nationale est sacrifié: son budget, qui était supérieur à 20 p. 100 des dépenses de l’État avant 1974, a diminué jusqu’à 11 p. 100 en 1983. Toute la vie culturelle s’étiole, que ce soit le théâtre, naguère florissant, l’édition littéraire, la recherche scientifique ou la presse, muselée. Même les agences de presse internationales sont tenues, à partir de mars 1974, de soumettre copie de leurs câbles aux autorités.

Les dirigeants militaires au pouvoir durant douze ans (1973-1985) ont sans doute écrit quelques-unes des pages les plus noires de l’histoire contemporaine de l’Uruguay.

6. Retour à la démocratie

Aux débuts des années 1980, les protestations antidictatoriales alternent avec de discrètes négociations en vue de trouver une porte de sortie aux généraux. Quand, en 1980, les militaires soumettent à référendum un projet de révision constitutionnelle, Blancos et Colorados se mobilisent et mènent une campagne victorieuse en faveur du «non». Une manière de plébiscite contre la dictature. En mai 1983, un dialogue politique est organisé entre les officiers supérieurs et les leaders des trois formations politiques autorisées. Enfin, en 1984, les généraux envisagent le retour aux casernes et consentent à l’organisation d’élections générales.

Élu le 25 novembre 1984, l’avocat Julio Maria Sanguinetti prend, le 1er mars 1985, ses fonctions de président de la République. Le paysage politique a changé. Son parti Colorado a obtenu 38,63 p. 100 des suffrages et le parti national Blanco 32,28 p. 100. La surprise provient de la coalition de gauche du Front large (Frente amplio) qui rassemble le cinquième de l’électorat.

L’essentiel étant de restaurer les institutions républicaines, Julio Sanguinetti ne se heurte pas à une opposition systématique. Mais il ne parvient pas à former un gouvernement d’unité nationale. Si la politique extérieure d’ouverture du régime civil (action pour la paix en Amérique centrale notamment) jouit d’un large consensus, le président doit, sur la scène intérieure, affronter un mouvement syndical combatif qui refuse toute nouvelle chute du pouvoir d’achat. Julio Maria Sanguinetti fait face au mécontentement social: «Je n’ai jamais perdu une grève», se vante-t-il en fin de mandat.

En dépit des protestations des défenseurs des droits de l’homme, il n’hésite pas non plus à refermer l’épineux dossier des exactions de la dictature en faisant approuver une loi d’amnistie par le Parlement, le 22 décembre 1986. À la suite de ce véritable «cadeau de Noël» aux militaires, le sentiment prévaut que les généraux ont su monnayer leur départ: l’abandon du pouvoir en échange de l’assurance qu’ils ne seront pas inquiétés. En majorité (53 p. 100), les électeurs uruguayens approuvent, le 16 avril 1987, ce vaste coup d’éponge. Comme dans la voisine Argentine, le souci de réconciliation nationale assure l’impunité des tortionnaires. Jusqu’à ce que le passé refoulé refasse surface...

Sur le plan économique, l’engourdissement perdure. Fort d’un troupeau de dix millions de bovins et de vingt-cinq millions d’ovins, l’Uruguay se repose sur sa vocation agro-pastorale. Près de quatre vaches et huit moutons par habitant, belle performance! La recette est aussi simple qu’ancienne: on met l’animal dans un pré, il rumine trois ans, puis on le vend. Les éleveurs qui ont goûté hier à la plata dulce (l’argent facile) restent, pour la plupart, partisans de l’élevage extensif: quelque 85 p. 100 des terres arables y sont encore consacrés. Protégé par un véritable État-providence qui reversait aux citadins une part des excédents agricoles, le pays insouciant a longtemps cru que «la belle époque» était éternelle. Il s’est endormi sur son cheptel comme sur une rente de situation, alors que les cours internationaux de la viande, de la laine et du cuir devenaient plus instables. Le réveil est douloureux pour l’ex-«Suisse de l’Amérique latine».

Malgré tout, l’Uruguay de Julio Sanguinetti, placé sous ajustement par le Fonds monétaire international en septembre 1985, amorce un certain redressement. La diversification des activités s’opère: essor du secteur des services, des filières laitière et rizicole, des agrumes. L’arboriculture a empiété sur les haciendas et colonisé près de 20 000 hectares dans les départements de Paysandú et Salto, au nord-ouest.

Le pays renoue avec la croissance (+ 6,3 p. 100 en 1986, mais seulement 0,5 p. 100 en 1989), et, en 1986, la balance des comptes courants enregistre son premier excédent depuis 1973. La «sage gestion» présidentielle n’a cependant pu maîtriser l’inflation (plus de 80 p. 100 en 1989). Le service en hausse d’une dette globale de 6,3 milliards de dollars ponctionne les ressources: il représente 26,7 p. 100 de la valeur des exportations. Enfin, la «fuite des cerveaux» handicape la démocratie vieillissante. Une étude sociale de 1987 signale que le tiers des habitants de moins de quarante ans de Montevideo «pensent» à émigrer.

Après vingt-trois ans passés dans l’opposition, le parti Blanco accède à nouveau au pouvoir le 1er mars 1990. Son candidat, Luis Alberto Lacalle, est élu président de la République lors de l’élection du 26 novembre 1989 avec 38 p. 100 des voix. Le parti Colorado, son principal concurrent, n’obtient que 31 p. 100 des suffrages.

L’élu blanco est un fervent adepte des recettes néo-libérales très en vogue dans le sous-continent. Mais le nouveau credo se heurte aux pesanteurs conjuguées du monde rural et du secteur public. «L’Uruguay est le seul bureau au monde qui ait acquis le rang de République», persiflait naguère l’écrivain Mario Benedetti. Il y a toujours pléthore de fonctionnaires. En 1994, on estime à six cent mille les employés de l’État, soit 42, 9 p. 100 de la population active. La donnée rend compte du scepticisme, singulier en Amérique du Sud, affiché par les Uruguayens à l’égard des privatisations d’entreprises. Le 13 décembre 1992, consultés à la suite d’un référendum d’initiative populaire, ils ont ainsi rejeté l’essentiel de la politique de privatisation (la compagnie de téléphone Antel en première ligne).

Certains secteurs marquent des points. Ainsi, l’Uruguay produit quelque 100 000 tonnes de laine par an, de qualité reconnue et prisée, dont 90 p. 100 sont exportés. Cependant, les réticences de la classe politique enrayent les projets modernisateurs du gouvernement Lacalle. Minoritaire au Parlement, le parti Blanco doit composer avec les autres formations. Le président tourne l’obstacle en relançant les efforts d’intégration. La signature du traité d’Asunción, le 26 mars 1991, marque le lancement officiel du Mercosur qui associe l’Uruguay, l’Argentine, le Brésil et le Paraguay. La dynamique communautaire stimule la croissance (une moyenne de 3,6 p. 100 de hausse du P.I.B. entre 1990 et 1994) et réoriente les courants d’échanges: en 1994, les trois voisins absorbent près de la moitié du commerce uruguayen. Montevideo aspire à être le futur «Bruxelles du Mercosur» et se présente comme une porte d’accès commode au marché régional de deux cents millions de consommateurs. Elle est aussi une place financière réputée en Amérique du Sud, pas seulement pour l’actif blanchiment de l’argent des trafics de drogue.

Le 1er janvier 1995, l’union douanière entre les quatre membres ainsi qu’un tarif extérieur commun applicable aux pays tiers sont entrés en vigueur. Mais bien des exceptions subsisteront jusqu’en 2001, voire jusqu’en 2006. La zone de libre-échange progressera lentement vers un véritable marché commun.

Les résultats des élections générales du 27 novembre 1994 sont particulièrement serrés. Crédité d’un peu plus de 31 p. 100 des suffrages, le «Vieux Lion», Julio Maria Sanguinetti, retrouve à cinquante-neuf ans le fauteuil présidentiel quitté cinq ans plus tôt. Il précède Alberto Volonte du parti Blanco (environ 30 p. 100 des voix) et Tabare Vasquez (29 p. 100), ancien maire de Montevideo et représentant de la gauche, sous la bannière de Rencontre progressiste. Le scrutin témoigne sans doute de la fin d’une époque, celle du bipartisme triomphant. Dans un pays délivré de l’hypothèque militaire, il consacre, comme troisième force politique, la coalition de gauche, assez hétéroclite il est vrai: elle regroupe des socialistes, des démocrates-sociaux, des communistes et d’anciens guérilleros tupamaros.

Le Parlement est lui aussi divisé en trois tiers d’importance quasi égale. Le parti Colorado dispose de onze sénateurs et de trente-quatre députés, contre dix sénateurs et trente et un députés pour le parti Blanco et neuf sénateurs et trente députés aux «progressistes». Julio Sanguinetti a consacré ses premiers efforts à trouver une majorité pour gouverner. Il l’a obtenue grâce à l’appui du parti national Blanco, qui participe au gouvernement, constitué en mars 1995, avec quatre portefeuilles ministériels. Parmi les objectifs immédiats annoncés figurent la réduction de l’inflation (42 p. 100 en 1994) et des déficits publics ainsi que la poursuite de l’insertion économique dans l’ensemble régional.

Mais le second mandat de Julio Sanguinetti, soucieux d’apparaître comme un «social-démocrate moderne», devrait aussi se dérouler sous le signe de la réforme de l’État et des lois électorales (rénovation du mode de scrutin en particulier). Pour qu’au moins, à l’aube du XXIe siècle, son successeur dispose des moyens de gouverner et permette au pays d’échapper à l’ankylose.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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